Les JADES. JADES.
Histoire, Géologie, Sculptures History, Geology, Sculptures 2025-2026
Introduction
Les jades, pierres fines dures et tenaces, employées en ornementation et en joaillerie, sont utilisées depuis le Néolithique pour réaliser des objets d’art, de prestige ou à caractère symbolique, dans diverses régions du monde. Leur diversité, leur origine et leurs caractéristiques restent cependant encore mal connues du grand public.
Cet article vise à mieux faire connaître ces matériaux fascinants, notamment afin de permettre aux amateurs de mieux les identifier et d’éviter certaines mésaventures lors de leurs acquisitions.
Jades, hard and tenacious fine stones, used in ornamentation and jewelry, have been used since the Neolithic to create objects of art, prestige or of a symbolic nature, in various regions of the world. Their diversity, their origin and their characteristics, however, still remain poorly known to the general public.
This article aims to raise awareness of these fascinating materials, in particular to enable enthusiasts to better identify them and avoid certain mishaps during their acquisitions.
1 – Qu’est-ce que le jade ? L’histoire du mot « jade » et de sa découverte. What is jade? The history of the word “jade” and its discovery
Une histoire beaucoup plus ancienne que la minéralogie. Le jade accompagne l’histoire de l’humanité depuis plusieurs millénaires. Bien avant de savoir ce qu’était un pyroxène ou un amphibole, les hommes avaient remarqué certaines roches particulières par leur ténacité, leur dureté, leur aptitude au polissage et, pour certaines variétés, par leur couleur verte. Ces qualités ont fait du jade un matériau exceptionnel pour fabriquer des outils, des armes, des objets rituels, des bijoux et, plus tard, des sculptures.
Le terme même de « jade » est beaucoup plus récent que l’utilisation de la matière. Il dérive de l’espagnol piedra de ijada (« pierre du flanc »), terme employé par les Espagnols après leur arrivée dans le Nouveau Monde. Les conquistadors découvrirent alors l’importance que les populations mésoaméricaines accordaient aux pierres vertes et reprirent certaines croyances concernant leur utilisation contre les douleurs du flanc et les affections rénales. Le terme ijada donnera progressivement le mot français « jade ».
Pendant des siècles, cependant, le mot jade désigna indistinctement des matériaux aujourd’hui reconnus comme très différents. Cette confusion est compréhensible : la jadéite et la néphrite peuvent présenter des couleurs et des aspects très proches et possèdent toutes deux une résistance remarquable à la fragmentation.

A story much older than mineralogy. Jade has accompanied the history of humanity for several millennia. Long before knowing what a pyroxene or an amphibole was, men had noticed certain particular rocks by their tenacity, their hardness, their ability to polish and, for certain varieties, by their green color. These qualities made jade an exceptional material for making tools, weapons, ritual objects, jewelry and, later, sculptures.
The very term “jade” is much more recent than the use of the material. It derives from the Spanish piedra de ijada (“side stone”), a term used by the Spaniards after their arrival in the New World. The conquistadors then discovered the importance that the Mesoamerican populations attached to green stones and took up certain beliefs concerning their use against flank pain and kidney ailments. The term ijada will gradually give rise to the French word “jade”.
For centuries, however, the word jade indiscriminately designated materials today recognized as very different. This confusion is understandable: jadeite and nephrite can have very similar colors and appearances and both have remarkable resistance to fragmentation.
2 – Le jade dans les grandes civilisations
2.1 – Le jade dans la Chine ancienne
La Chine constitue un exemple spectaculaire de la place prise par le jade dans une civilisation. Dès le Néolithique, il y a plusieurs milliers d’années, des populations chinoises sélectionnent et travaillent des roches vertes, blanches ou grisâtres particulièrement résistantes. Le jade devient progressivement un matériau associé au pouvoir, au statut social et aux pratiques religieuses.
La civilisation de Liangzhu (Li et al., 2022), dans le delta du Yangzi principalement dans l’actuel Zhejiang et autour du lac Taihu, vers 3300-2300 av. J.-C, est notamment célèbre pour ses objets en jade. Les cultures néolithiques chinoises ont produit des objets remarquablement travaillés malgré l’extrême difficulté de la taille et du polissage de ces matériaux. Plus tard, sous les différentes dynasties chinoises, le jade acquiert une importance considérable. Il est utilisé pour les objets rituels, les insignes de pouvoir, les parures, les objets funéraires et les œuvres d’art.
Il faut toutefois éviter une confusion fréquente : le « jade chinois traditionnel » était principalement constitué de néphrite, provenant notamment de la région du Xinjiang.
La jadéite, beaucoup plus rare en Chine ancienne, prendra une importance considérable beaucoup plus tard, notamment lorsque des matériaux provenant de Birmanie (l’actuel Myanmar) commenceront à parvenir en Chine. Le « jade impérial » (dit « chinois » mais qui est généralement issu de Birmanie) est une appellation gemmologique désignant les jadéites-jades de qualité exceptionnelle, caractérisées par un vert intense et homogène, une forte translucidité et une texture très fine.

2.2 – Le jade en Mésoamérique
En Mésoamérique, le jade occupait également une place exceptionnelle dans les civilisations anciennes (Harlow, 1993 et 1994, Gendron et al. 2002).
Les Olmèques, les Mayas et d’autres peuples ont sculpté des objets dans des matériaux jadéitiques provenant notamment de la région de la vallée de la Motagua, au Guatemala. Le jade était associé au pouvoir, à la vie, à la fertilité et au monde des dieux. Les morts étaient enterrés avec du Jade, alors plus précieux que l’or.
Les célèbres masques, pendentifs, haches votives et figurines en jade montrent à quel point ces peuples maîtrisaient le travail d’une matière particulièrement difficile à façonner.
C’est d’ailleurs dans ce contexte américain que les Espagnols ont rencontré le matériau qui allait donner son nom au « Jade ».

2.3 – Les jades d’Europe
Le jade n’est pas seulement une histoire asiatique ou américaine. En Europe occidentale, certaines roches jadéitiques ont été exploitées et transformées dès le Néolithique (Pétrequin et al. 2012, 2017, 2024). Les célèbres haches en jadéite alpine en constituent l’un des exemples.
Une partie de ces haches provient de formations alpines liées aux zones de haute pression. Elles ont parfois parcouru plusieurs centaines, voire plus d’un millier de kilomètres depuis les Alpes avant d’être utilisées dans des régions très éloignées de leur lieu d’origine.
Ces objets sont particulièrement intéressants pour le géologue : leur composition et leur pétrographie permettent aujourd’hui de rechercher leur provenance et donc de reconstituer certains réseaux d’échanges néolithiques.

Le jade devient ainsi non seulement un objet archéologique, mais également un véritable traceur géologique des déplacements humains.
2.3. 1 – Les « jades » du Mont Viso : une histoire géologique et préhistorique exceptionnelle
Le massif du Mont Viso, dans les Alpes occidentales italiennes, offre un cas particulièrement intéressant pour préciser ce que recouvre réellement le terme « jade ».
Pendant longtemps, les nombreuses haches polies en « pierre verte » découvertes dans toute l’Europe néolithique étaient regroupées sous l’appellation générale de jades alpins.
Les analyses pétrographiques ont cependant montré que ces objets ne sont pas tous constitués de jadéite. Ils peuvent être taillés dans des jadéitites, des omphacitites, des éclogites fines, et plus rarement dans certaines amphibolites. Cette diversité est particulièrement bien représentée au Mont Viso.
Une découverte archéologique récente
Les haches en jade alpin étaient connues depuis longtemps et leur origine alpine avait été progressivement soupçonnée grâce aux études pétrographiques par comparaison avec les roches des Alpes.
Mais les véritables zones d’extraction néolithiques du Mont Viso n’ont été découvertes qu’en 2003, dans le territoire d’Oncino, notamment dans les secteurs de Porco, Bulè et Milanese (Compagnoni et al. 2007, 2012 ; Pétrequin et al. 2006).
Les recherches archéologiques ont alors révélé un ensemble exceptionnel de carrières et d’ateliers situés à 2 000 et 2 400 mètres d’altitude environ. Les datations montrent que l’exploitation a connu son apogée autour de 5000 avant notre ère, même si elle s’est poursuivie pendant plusieurs siècles. Cette découverte a profondément modifié notre vision de la circulation des matières premières au Néolithique.
Les hommes qui exploitaient ces gisements ne recherchaient donc pas simplement une « pierre verte ». Ils étaient capables de reconnaître, dans un environnement montagneux complexe, différentes roches présentant des qualités particulières pour la fabrication des haches.
Une géologie héritée de la subduction alpine
La présence de ces roches au Mont Viso est directement liée à l’histoire tectonique des Alpes. Les formations qui contiennent les jadéitites, omphacitites et éclogites appartiennent à un domaine alpin profondément transformé lors de la convergence entre les plaques européenne et adriatique. Des roches de la croûte océanique et des matériaux associés ont été entraînés à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur au cours de la subduction. Ils ont alors subi des pressions très élevées, accompagnées de températures relativement modérées, avant d’être finalement exhumés et ramenés vers la surface lors de la formation des Alpes. Les éclogites sont précisément l’un des témoins spectaculaires de cette histoire : elles correspondent à des roches métamorphiques de haute pression, généralement caractérisées par l’association de grenat et d’omphacite.
Dans certaines conditions chimiques, le clinopyroxène devient particulièrement riche en sodium et en aluminium : on peut alors atteindre la composition de la jadéite, NaAlSi₂O₆.
Il existe ainsi, au Mont Viso, des jadéitites, omphacitites et éclogites, qui sont des lithologies distinctes, mais qui peuvent toutefois être reliées par des transformations métamorphiques et métasomatiques successives
Pourquoi parle-t-on alors de « jade » ?
Un peu de vocabulaire :
Au sens strict de la minéralogie, la jadéite est un minéral : c’est un clinopyroxène sodique de formule idéale NaAlSi₂O₆. Une roche constituée presque exclusivement de jadéite est une jadéitite.
L’omphacite, en revanche, est un autre clinopyroxène, dont la composition est intermédiaire entre plusieurs pôles chimiques, notamment jadéite et diopside/aegirine. Elle constitue un minéral caractéristique des éclogites. Une roche riche en omphacite peut donc être appelée omphacitite, tandis qu’une éclogite contient généralement, en plus de l’omphacite, du grenat et d’autres minéraux.
Du point de vue archéologique et culturel, ces différentes roches sont regroupées sous le terme de « jades alpins ». Cette appellation est pratique, mais elle ne constitue pas une définition minéralogique.
Elle correspond davantage à une catégorie archéologique et technologique : ce sont des roches exceptionnellement tenaces, souvent vertes ou gris-vertes, susceptibles de prendre un poli remarquable et utilisées pour fabriquer notamment les haches néolithiques.
Une sélection très ancienne des meilleures roches
Les recherches archéologiques au Mont Viso montrent d’ailleurs que les artisans du Néolithique effectuaient une véritable sélection de la matière première. Les différentes zones d’exploitation ne fournissaient pas exactement les mêmes roches. Les jadéitites fines, parfois translucides, particulièrement recherchées, se rencontrent notamment dans les secteurs de Bulè supérieur, Rasciassa et Porco supérieur. Les omphacitites et les éclogites fines occupent d’autres secteurs.
Les propriétés mécaniques et l’aspect de ces roches déterminaient leur utilisation. Ces artisans semblent avoir développé une connaissance empirique précise de ces matériaux. Ils savaient reconnaître les blocs intéressants, les extraire et les transformer malgré la difficulté du terrain et la très grande résistance des roches. Pour détacher certains blocs, ils utilisaient notamment le feu et le choc thermique, technique permettant de provoquer la fracturation de la roche. Les traces de cette activité sont encore visibles sur les sites d’exploitation (Compagnoni et al. 2007, 2012 ; Pétrequin et al. 2006, 2012, 2017, 2024).
Du Mont Viso à l’ensemble de l’Europe
Une fois transformées en ébauches puis en haches polies, ces roches ont connu une diffusion absolument remarquable. Dès le début du Ve millénaire avant notre ère, des productions du Mont Viso franchissent les Alpes. Certaines ont été retrouvées jusque dans le Bassin parisien, à plus de 550 km de leur source. Au milieu du Ve millénaire, les grandes haches atteignent le Morbihan, à environ 800 km du Mont Viso. À l’échelle de l’Europe néolithique, certaines haches en « jade alpin » ont même parcouru des distances de près de 1 800 km.
Il ne s’agissait donc pas d’un simple commerce de matière première. Certaines de ces haches, notamment les plus grandes, semblent avoir eu une valeur symbolique et sociale considérable.
Le Mont Viso devient ainsi un exemple exceptionnel de relation entre géologie, technologie, archéologie et organisation sociale.
Les jades du Mont Viso : pour le géologue
Le cas du Mont Viso montre finalement pourquoi il faut être prudent avec le mot « jade ». Une hache néolithique peut être qualifiée de « jade » sans être constituée de jadéite pure. Elle peut être en jadéitite, en omphacitite ou en éclogite fine.
Le géologue cherchera à préciser la minéralogie et la composition chimique ; l’archéologue s’intéressera à la provenance et à la circulation de l’objet ; le préhistorien étudiera sa fonction et sa valeur sociale. Ces trois approches ne se contredisent pas : elles décrivent simplement des aspects différents d’un même objet.
Les « jades du Mont Viso » sont ainsi des roches nées à grande profondeur dans une zone de subduction, transformées par le métamorphisme alpin, exhumées par les processus tectoniques, puis reconnues et exploitées par les hommes du Néolithique avant de parcourir une grande partie de l’Europe.
3 – Comment se forment les jades ?
Derrière le même mot « jade » se cachent des histoires géologiques très différentes. La jadéite et la néphrite ne se forment ni à partir des mêmes roches, ni nécessairement dans les mêmes conditions. Elles ont cependant, un point commun : les principaux gisements de jade sont liés à des environnements métamorphiques, souvent liés aux zones de subduction.
3.1 – Jadéite et néphrite
De la matière précieuse au minéral identifié.
Avec le développement de la minéralogie on comprendra que derrière le mot « jade » se cachent plusieurs matériaux différents. La distinction entre la jadéite, clinopyroxène sodique, et la néphrite, constituée essentiellement d’amphiboles de la série trémolite-actinote, va modifier notre connaissance du/des jade(s).
Ce qui avait été défini pendant des millénaires par son aspect, son utilisation et sa valeur culturelle devient alors précisé par sa composition minéralogique et son contexte géologique. Ce passage de « pierre verte remarquable » à « objet géologique » est l’une des histoires les plus intéressantes du jade.
3.2 – La jadéite : un minéral de haute pression
La jadéite est un clinopyroxène sodique de formule idéale : NaAlSi₂O₆ Il est caractéristique de nombreux environnements de haute pression et relativement basse température (HP-BT), notamment dans les zones de subduction. La plaque océanique entraîne avec elle des roches de la croûte océanique et des sédiments. Ces matériaux sont soumis à des pressions élevées tandis que leur température reste modérée, car la plaque froide qui plonge constitue une véritable « pompe à froid ». Les minéraux deviennent instables et se transforment en nouvelles associations minéralogiques adaptées aux nouvelles conditions du métamorphisme de haute pression, apparaissent alors la jadéite, le grenat et l’omphacite.
Les jadéitites, en revanche, résultent souvent de processus plus complexes associant métamorphisme, métasomatose et circulation de fluides.
3.2.1 – Pourquoi la jadéite apparaît-elle à haute pression ?
Dans les zones de subduction, pendant l’enfouissement, les conditions de pression augmentent fortement, les minéraux constituant la roche sédimentaire (e.g. schiste bleu) se déshydratent.
La formation de la jadéite peut être schématisée à partir de réactions simples :
Albite (feldspath sodique, NaAlSi₃O₈.) → jadéite (NaAlSi₂O₆) + quartz (SiO₂)
Certes, dans la nature, les évolutions chimiques des roches sont beaucoup plus complexes et les réactions métamorphiques impliquent de nombreux minéraux et également des fluides.
3.2.2 – De l’éclogite à la jadéitite
Une éclogite typique est, en effet, constituée principalement de grenat et d’omphacite. L’omphacite est une solution solide entre la jadéite (clinopyroxène sodique) et le diopside (clinopyroxène calcique). Lorsque la composition globale de la roche et les conditions métamorphiques permettent une très forte concentration de jadéite, on peut obtenir des roches constituées presque exclusivement de ce minéral : les jadéitites. C’est ce qui explique la présence des jadéitites au Mont Viso.
Vocabulaire de roches géographiquement et génétiquement proches, mais de minéralogies différentes :
Éclogite → roche métamorphique à grenat + omphacite.
Omphacitite → roche très riche en omphacite.
Jadéitite → roche constituée très majoritairement de jadéite.
3.2.3 – Le rôle des serpentinites
Un autre élément intervient dans de nombreux gisements de jadéite : les serpentinites. Les serpentinites résultent de l’hydratation de roches ultrabasiques du manteau, principalement les péridotites. Lorsque l’eau pénètre dans ces roches, les minéraux du manteau, notamment l’olivine et les pyroxènes, sont transformés en minéraux du groupe de la serpentine, accompagnés notamment de magnétite et parfois de brucite.
Les serpentinites sont particulièrement intéressantes dans les zones de subduction car elles peuvent constituer des milieux très réactifs chimiquement. Elles peuvent être parcourues par des fluides et par des réseaux de fractures permettant des échanges chimiques entre différentes roches. Dans certains contextes, ces circulations de fluides favorisent la formation de veines et de lentilles riches en jadéite ou en autres clinopyroxènes sodiques. Les serpentinites jouent ainsi souvent le rôle de roche encaissante favorable à la concentration des matériaux nécessaires à la formation du jade.
3.2.4 – Pourquoi le sodium est-il important ?
La jadéite contient une quantité importante de sodium, élément qui n’est pas particulièrement abondant dans les roches ultrabasiques du manteau.
Il faut donc expliquer d’où vient ce sodium. Une partie peut provenir des roches de la croûte océanique et des sédiments subductés, riches en éléments alcalins. Les fluides libérés au cours du métamorphisme peuvent ensuite transporter ces éléments chimiques et les redistribuer dans les roches environnantes.
Résumé : Les zones où se rencontrent des roches de la croûte océanique, des sédiments, des serpentinites, des fluides et des conditions de haute pression, constituent donc des environnements favorables à la formation des roches jadéitiques. Ces conditions sont exceptionnelles ce qui explique la rareté des gisements de jadéite.
3.3 – La néphrite : une autre histoire
La néphrite possède une histoire géologique différente. Elle n’est pas un minéral unique au sens strict car elle est constituée d’un agrégat extrêmement fin et enchevêtré d’amphiboles, principalement de la série trémolite-actinote. Sa remarquable résistance provient en grande partie de cette texture fibreuse : les cristaux microscopiques d’amphibole sont intimement imbriqués les uns dans les autres. Cette structure donne à la néphrite une ténacité exceptionnelle, souvent supérieure à celle de nombreux autres matériaux lapidaires.
La néphrite peut se former lors de réactions métamorphiques entre des roches riches en calcium et magnésium, notamment des roches ultrabasiques ou des roches carbonatées, en présence de fluides. Les conditions de formation sont généralement moins extrêmes que celles nécessaires à la formation des jadéitites. On peut ainsi rencontrer de la néphrite dans des contextes métamorphiques variés, notamment à proximité de serpentinites et de roches ultrabasiques.
3.4 – Jades, serpentinite et subduction : un paysage géologique particulier
Il existe donc une suite de phénomènes géologiques particuliers (Harlow et al. 2005, 2015) :
Subduction → haute pression → circulation des fluides → serpentinites → réactions métamorphiques → jadéite et/ou amphiboles → roches jadéitiques ou néphritiques.
Tous les jades ne se forment pas exactement de cette manière et il faut éviter de transformer ce schéma en règle absolue. Mais il explique pourquoi les principaux gisements de jade se rencontrent fréquemment dans les anciens complexes de subduction aujourd’hui exhumés.
3.5 – Le Mont Viso : une histoire géologique du « jade alpin »
Le massif du Mont Viso, dans les Alpes italiennes, illustre bien l’origine des « jades alpins ». Il ne s’agit pas d’un simple gisement de jadéite. Le massif renferme une association remarquable de serpentinites, éclogites, omphacitites et jadéitites, ainsi que des roches métasomatiques témoignant d’une intense circulation de fluides au cours de la subduction puis de l’exhumation.
3.5.1 – Une ancienne lithosphère océanique
Le Mont Viso appartient à la Zone piémontaise et conserve des fragments de l’ancienne lithosphère océanique liguro-piémontaise, correspondant à une partie de la Téthys alpine. Cette lithosphère s’est formée au Jurassique supérieur-Crétacé inférieur, lors de l’ouverture de l’océan liguro-piémontais.
Le complexe du Mont Viso conserve des roches crustales (couvertures sédimentaires) et mantelliques (notamment des métagabbros, des méta-basaltes, des roches ultrabasiques transformées en serpentinites), profondément transformées lors de la subduction alpine.
L’histoire du jade commence bien avant la formation des Alpes. Des roches du manteau supérieur, constituées essentiellement de péridotites, ont été mises en contact avec de l’eau de mer et profondément hydratées. Elles ont donné naissance aux serpentinites, qui vont ensuite jouer un rôle essentiel lors de la subduction.
3.5.2 – La plongée de la lithosphère
Lorsque la convergence entre les plaques commence, la lithosphère océanique est entraînée dans la zone de subduction. Les roches du futur Mont Viso sont alors progressivement enfouies à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur. La pression augmente considérablement alors que la température reste relativement basse par rapport à celle qui caractérise les domaines métamorphiques continentaux. Le massif enregistre ainsi un métamorphisme de faciès éclogitique, avec des conditions maximales aujourd’hui estimées autour de 520-570 °C et 2,6-2,7 GPa (Angiboust et al. 2012 ; Balestro et al., 2014), soit des pressions correspondant approximativement à des profondeurs de l’ordre de 80-90 km si l’on utilise une approximation lithostatique simple.
3.5.3 – Mais où intervient la jadéitite ?
Une première interprétation pourrait être : « la haute pression transforme directement une roche en jadéitite ». La réalité est beaucoup plus complexe. Les travaux pétrologiques (Compagnoni et al., 2012) montrent que certaines jadéitites du Mont Viso sont associées aux serpentinites et semblent avoir une origine liée à des phénomènes de métasomatose, c’est-à-dire à des modifications chimiques importantes de la roche sous l’action de fluides.
Un exemple particulièrement démonstratif se trouve dans le Vallone Bulè. On y connaît un bloc constitué, de l’intérieur vers l’extérieur, d’une roche à quartz et jadéite puis de jadéitite. Les deux parties ont des compositions chimiques globales différentes, mais leurs éléments traces et leurs terres rares présentent des similitudes indiquant un protolithe commun. Les chercheurs proposent que ce protolithe ait été un plagiogranite océanique (Castelli et al., 2002), probablement un filon felsique ayant recoupé les péridotites du manteau supérieur. Cette hypothèse peut expliquer la présence de zircons dans la jadéitite et les similitudes géochimiques entre le cœur quartzifère et la bordure jadéitique.
3.5.4 – De la roche felsique à la jadéitite
Le scénario peut être résumé de la manière suivante. À l’origine, dans la lithosphère océanique, un filon de plagiogranite recoupe les péridotites du manteau. Puis les péridotites s’hydratent et deviennent des serpentinites. Lorsque l’ensemble est ensuite entraîné dans la subduction, des fluides circulent à travers les contacts et les zones de cisaillement. La roche felsique est alors transformée. Elle perd une partie de sa silice et s’enrichit relativement en Mg et Ca, éléments pouvant être apportés par les roches ultrabasiques environnantes et les fluides associés à leur serpentinisation.
Dans les conditions de haute pression du métamorphisme alpin, le clinopyroxène sodique qui cristallise est d’abord riche en jadéite. La roche évolue ainsi vers une jadéitite.
Ce modèle montre que la formation de la jadéitite du Mont Viso n’est pas seulement une conséquence de la pression : elle résulte de la combinaison de la pression, de la température, de la composition chimique initiale et surtout de la circulation de fluides.
3.5.5 – Jadéite et omphacite : une évolution chimique
Le « jade » du Mont Viso n’est pas nécessairement constitué d’un clinopyroxène chimiquement homogène : dans certaines jadéitites, la composition des pyroxènes évolue depuis une composition riche en jadéite vers des compositions progressivement plus riches en diopside, donc plus proches de l’omphacite. La croissance de ces cristaux constitue une « mémoire » des réactions métamorphiques et des échanges chimiques qui se sont produits pendant la subduction.
3.5.6 – Le rôle des fluides
Les fluides sont l’un des éléments les plus importants pour comprendre ces roches. Les serpentinites constituent un environnement particulièrement favorable à leur circulation. Les zones de cisaillement, les fractures et les contacts entre lithologies permettent aux fluides de traverser la roche et de provoquer des réactions métasomatiques.
Les recherches récentes sur le complexe du Monviso montrent que ces processus ont été extrêmement efficaces. Une étude publiée en 2024 (Minnaert et al., 2024) a notamment montré que des omphacitites se sont développées autour de blocs de jadéitite et d’éclogite dans des zones de cisaillement à serpentinites, par des processus de dissolution-précipitation liés à la circulation des fluides. Dans certains cas, la roche initiale a été presque entièrement remplacée. Cette étude apporte une nuance importante à l’image classique du jade alpin : les roches que nous observons aujourd’hui sont le résultat de plusieurs épisodes de transformation, et non d’un seul événement métamorphique.
3.5.7 – Un âge pour ces transformations
Les datations précisent l’histoire géologique.
Dans une omphacitite étudiée dans l’unité de Lago Superiore, le protolithe est associé à un matériau du plancher océanique d’environ 150 Ma. La formation de l’omphacitite est datée de 41,6 ± 0,7 Ma (Éocène), d’après une datation Rb-Sr (Minnaert et al., 2024) des minéraux constituant la couronne d’omphacitite autour d’un bloc de jadéitite. Cette transformation métasomatique s’est produite lors de l’exhumation précoce, encore dans les conditions du faciès éclogitique.
On a donc, dans une même roche, une véritable succession temporelle : formation de la lithosphère océanique → hydratation/serpentinisation → subduction → métamorphisme HP → formation de jadéitite → circulation de fluides → omphacitisation → exhumation. C’est une véritable « archive » de la zone de subduction.
3.5.8 – L’exhumation : le retour vers la surface
Mais la formation du jade ne suffit pas à expliquer sa présence actuelle à près de 2 000 à 3 000 mètres d’altitude. Après avoir atteint plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur, les roches doivent remonter. C’est l’exhumation. Elle s’effectue progressivement grâce à une combinaison complexe de processus tectoniques : cisaillements, failles, mouvements le long de l’interface de subduction, empilement puis déformation des unités tectoniques.
Au cours de cette remontée, les roches subissent une nouvelle évolution métamorphique. Elles passent notamment par des conditions de schistes bleus, puis par des conditions de plus faible pression. Le Mont Viso constitue ainsi un témoin de la succession : subduction → faciès éclogite → exhumation → faciès schistes bleus → rétrogradation.
Les différentes unités du massif n’ont cependant pas suivi exactement le même chemin P-T. Des travaux pétrologiques montrent que certaines unités ont atteint des conditions d’environ 450 °C et 1,2 GPa, tandis que l’unité de Lago Superiore a atteint des conditions beaucoup plus élevées, proches de 580 °C et 1,9 GPa dans les études plus anciennes ; les travaux plus récents convergent vers un pic de pression très élevé pour certaines parties du massif (Angiboust et al. 2012 ; Balestro et al., 2014). Les estimations P-T varient sensiblement selon les unités tectoniques et les méthodes utilisées ; les valeurs publiées ne doivent donc pas être considérées comme représentant une condition unique pour l’ensemble du massif.
3.5.9 – Pourquoi le jade est-il si rare ?
Le cas du Mont Viso permet finalement de comprendre pourquoi les véritables jadéitites sont relativement rares. Il faut réunir simultanément plusieurs conditions :
- Une lithosphère océanique ou un contexte comparable ;
- Des roches capables de fournir les éléments chimiques nécessaires ;
- Des péridotites serpentinisées ;
- Une circulation efficace de fluides ;
- Des conditions de haute pression ;
- Des zones de cisaillement favorisant les échanges ;
- Une histoire tectonique permettant ensuite l’exhumation.
Le jade est donc le résultat d’une conjonction géologique exceptionnelle.
3.5.10 – Du fond de la Téthys aux haches néolithiques
La dernière étape de cette histoire est presque incroyable. Les roches jadéitiques du Mont Viso, nées dans une ancienne lithosphère océanique puis transformées à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur, ont finalement été exhumées jusqu’à la surface, extraites et transformées en haches polies (Pétrequin et al., 2012).
Les hommes du Néolithique ne connaissaient évidemment ni la subduction, ni les faciès métamorphiques, ni la métasomatose. Mais leur connaissance empirique de la roche était remarquable. Ils distinguaient les matériaux les plus intéressants par leur couleur, leur texture, leur aptitude à la taille et au polissage. Les recherches archéologiques montrent notamment que les véritables jadéitites, fines ou translucides, étaient particulièrement recherchées dans certains secteurs comme le Bulè supérieur, Rasciassa et Porco supérieur.Une hache néolithique en « jade alpin » constitue le dernier maillon d’une histoire qui commence avec l’ouverture d’un océan, se poursuit par la subduction d’une lithosphère océanique, passe par un métamorphisme de haute pression et des circulations de fluides, puis par l’exhumation alpine, avant de s’achever par le travail de l’homme.
C’est cette extraordinaire continuité entre tectonique, pétrologie, géochimie, archéologie et histoire humaine qui fait du jade du Mont Viso un matériau géologique véritablement exceptionnel.
Résumé : Le Mont Viso : un fragment d’une ancienne zone de subduction
Le massif du Mont Viso conserve des fragments d’une ancienne lithosphère océanique, comprenant des roches crustales et mantelliques profondément transformées lors de la subduction alpine. Ces roches ont été entraînées en profondeur lors de la convergence alpine. Les roches ont subi un métamorphisme de haute pression avant d’être progressivement ramenées vers la surface. Les éclogites, les omphacitites et les jadéitites du massif constituent ainsi les témoins minéralogiques d’une histoire qui s’est déroulée à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur. Ce qui est aujourd’hui une montagne des Alpes correspond donc, pour une partie de ses roches, à des matériaux ayant connu autrefois les conditions d’une zone de subduction. Le jade alpin est en quelque sorte un témoin minéralogique de cette ancienne plongée dans les profondeurs de la Terre : une roche née dans les profondeurs d’une zone de subduction a été exhumée par la tectonique alpine, puis extraite et façonnée par les hommes du Néolithique.
La jadéitite du Viso ne doit pas être présentée simplement comme une « éclogite qui devient riche en jadéite ». Le modèle actuellement documenté est plus subtil : certaines jadéitites sont liées à des protolithes felsiques océaniques, probablement des plagiogranites, profondément métasomatisés dans leur environnement de péridotites serpentinisées. Enfin, l’omphacitisation peut être un événement plus tardif qui remplace une jadéitite préexistante, sous l’effet de fluides pendant l’exhumation (Minnaert et al., 2024).
4 – Les couleurs et leurs causes
Le jade n’est pas toujours vert. Il peut être blanc, gris, noir, jaune, brun, orange, rougeâtre, violet ou lavande, et présenter des mélanges de plusieurs couleurs. Il faut abandonner une idée simple : la couleur d’un jade n’est pas déterminée par un seul élément chimique. Elle dépend de la nature du jade (jadéite ou néphrite), de sa composition chimique, des éléments présents à l’état de traces, mais aussi des minéraux accessoires, des inclusions et de la texture de la roche.
La couleur des jades dépend de leur composition minéralogique et de la présence d’éléments ou de minéraux minéraux chromophores (On appelle chromophores les éléments chimiques ou centres structuraux responsables de l’absorption sélective de certaines longueurs d’onde de la lumière. ce qui leur confère leur couleur). Ainsi dans la jadéite, les teintes vertes sont notamment liées au Fe et au Cr, les teintes bleues au transfert de charge entre Ti et Fe, les teintes lavande au Mn et, selon les gisements, à l’association Ti-Fe. Les jadéites blanches sont généralement très pauvres en éléments chromophores, tandis que dans certaines jadéites (ou roches jadéitiques) noires la coloration peut avoir des origines différentes selon le gisement : graphite ou autres phases opaques, forte proportion d’omphacite et, selon les cas, absorption liée au fer et au chrome.
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4.1 – Le jade blanc
La jadéite chimiquement très pure est pratiquement incolore. Pourtant, elle apparaît généralement blanche ou blanchâtre. Cela s’explique notamment par la structure extrêmement fine et polycristalline du matériau : les interfaces entre les petits cristaux, les micro-fractures et les inclusions diffusent la lumière. Le blanc n’est donc pas nécessairement synonyme de « jade pur ».

Figure 1. Cerf en jade blanc. Sculpture Qing du XVIIIᵉ siècle, représentant un cerf tenant un champignon lingzhi, https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2022/important-chinese-art-4/a-white-jade-deer-and-lingzhi-group-qing-dynasty
4.2 – Le vert
Le vert est la couleur emblématique du jade, mais son origine peut être multiple.
Dans la jadéite, le vert intense du célèbre « jade impérial » est principalement lié au chrome trivalent Cr³⁺. Le fer peut également contribuer à la coloration verte, notamment dans des jadéites moins saturées.
Figure 2. Période Qing Qianlong/Jiaqing, motif de corde sculptée en jadéite vert vif, poignée mobile en anneau en forme de poignée de dragon, vase à couvercle carré. Bibliographie : « La beauté de la sculpture en jade de la dynastie Qing », Musée national d’histoire, 1997, N° 94.
Dans la néphrite, le fer joue également un rôle important, auquel peut s’ajouter l’influence du chrome. La couleur dépend alors de la composition des amphiboles et des minéraux associés. Les verts (« Spinach-green jade ») sont beaucoup plus sombres que la jadéite.

Figure 2. Période Qing Qianlong/Jiaqing, motif de corde sculptée en jadéite vert vif, poignée mobile en anneau en forme de poignée de dragon, vase à couvercle carré. Bibliographie : « La beauté de la sculpture en jade de la dynastie Qing », Musée national d’histoire, 1997, N° 94.

Figure 3. Bol en néphrite épinard (XVIIIe–XIXe siècles). https://www.orientalartauctions.com/
4.3 – Le violet et le « jade lavande »
Certaines jadéites présentent une magnifique couleur lilas à violet pâle, traditionnellement appelée lavande (Lu, 2012). Dans la jadéite lavande, le manganèse joue un rôle majeur dans la coloration. Selon les gisements et les compositions, le fer et le titane peuvent également intervenir. La couleur violette montre qu’un élément présent seulement en très faible quantité peut modifier profondément l’aspect d’une roche.

Figure 4. A carving of the Buddhist deity Guan Yin in lavender jadeite jade, fashioned in China during the late Qing Dynasty. Photo by D. Finnin, ©American Museum of Natural History. https://news.artnet.com/art-world/natural-history-museum-gems-and-minerals-1976
4.4 – Les jades bleus
Le bleu est très rare. Il peut être lié notamment à des interactions entre fer et titane, dont les états d’oxydation et les transferts de charge modifient l’absorption de la lumière. La présence de minéraux accessoires peut également intervenir.

Photographie : James St. John, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Source : Wikimedia Commons. jade-Store norske leksikon
Figure 5. Brûle-parfum en jadéitite bleuâtre, Chine, période Qing (1644-1911).
Photographie : James St. John, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Source : Wikimedia Commons. jade-Store norske leksikon
La jadéite bleue existe également en Mésoamérique

Photographie : Tim Evanson, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.
Figure 6. Figurine olmèque en jadéite bleu-vert, Mésoamérique, vers 500-900 av. J.-C., Cleveland Museum of Art.
Photographie : Tim Evanson, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.
La dianite est une roche très rare, bleu à bleu-vert, provenant uniquement du complexe alcalin de Murun, en Yakoutie (Sibérie orientale). Elle est constituée (Dumańska-Słowik et al., 2022) principalement d’amphiboles alcalines, notamment de K-magnésio-arfvedsonite et de K-richterite. Sa texture finement fibreuse lui donne un aspect proche de celui de la néphrite.
Elle est commercialisée sous diverses appellations telles que « jade bleu », « jade bleu de Sibérie » ou « néphrite bleue de Sibérie ». Toutefois, ces appellations sont trompeuses : la dianite n’est ni de la jadéite ni de la néphrite. Il s’agit d’une roche amphibolique d’origine magmatique-hydrothermale, sans rapport génétique avec les véritables jades.
4.5 – Les jades noirs
Jade noir. La couleur noire des jades peut avoir des origines diverses selon leur nature minéralogique et leur gisement. Elle peut notamment être liée à la présence de graphite, à de fortes teneurs en fer ou en chrome, à la présence d’omphacite ou de kosmochlor dans les jadéites, ainsi qu’à des inclusions de carbone, de sulfures ou d’autres minéraux opaques. Le titane peut être présent dans certains jades noirs, mais il n’est pas possible de lui attribuer de manière générale la coloration noire du jade.
- Jadéite noire. La couleur noire de certaines jadéites n’a pas une origine unique. Des études gemmologiques ont montré le rôle d’inclusions microscopiques opaques (Mao et al., 2013), disposées notamment le long des clivages, des fractures et des limites entre grains. Dans des jadéites birmanes à bandes noires, ces inclusions ont été identifiées par spectroscopie Raman comme du graphite et du carbone amorphe. D’autres études montrent (Hughes et al., 1999) toutefois que la coloration noire peut également être liée à de l’omphacite sombre, à des oxydes ou à d’autres minéraux opaques. Le mécanisme doit donc être déterminé pour chaque matériau étudié.
Dans les jades guatémaltèques, de la titanite a été identifiée Wang et al. (2022), y compris dans certains échantillons noirs. Toutefois, la coloration noire de ces derniers est principalement liée à l’omphacite et à des effets de Cr³⁺ et de transfert de charge Fe²⁺–Fe³⁺, plutôt qu’à la présence de titane (Wang et al., 2022 ; Zhao et al., 2026).
- Néphrites noires. La couleur peut être liée à une forte teneur en fer (notamment à la présence d’actinolites riches en fer), à des minéraux opaques ou à des inclusions diverses.

Ancienne tablette en jade néphrite noire sculptée de la période de la dynastie Qing, non traitée – En vente sur 1stDibs France
Figure 7. Ancienne tablette en jade néphrite noire sculptée de la période de la dynastie Qing.
Ancienne tablette en jade néphrite noire sculptée de la période de la dynastie Qing, non traitée – En vente sur 1stDibs France
4.6 – Les jades jaunes, rouges, ou bruns.
Ces couleurs peuvent résulter de différentes causes : fer incorporé dans les minéraux, oxydes ou hydroxydes de fer présents dans les micro-fractures ou aux limites des grains, ou encore minéraux accessoires.

A yellow jade archaistic incense burner and cover, Qing dynasty, 18th
Figure 8. A yellow jade archaistic incense burner and cover, Qing dynasty, 18th century.
A yellow jade archaistic incense burner and cover, Qing dynasty, 18th
Résumé : La couleur d’un jade est donc en quelque sorte une signature de sa composition et de son histoire géologique. Elle peut renseigner le géologue sur les éléments présents, les conditions de formation et parfois même sur la provenance du matériau. Il faut enfin se souvenir que le jade est une roche extrêmement fine et complexe : la couleur que voit l’œil est le résultat de l’interaction de la lumière avec des millions de cristaux microscopiques et avec les minéraux qui les accompagnent.
Couleur des jadéites : principaux mécanismes de coloration
| Couleur | Matériau / minéral | Principal mécanisme de coloration | Référence |
| Blanc | Jadéitite / jadéite | Jadéite très pauvre en éléments chromophores ; les cristaux sont proches de la composition de la jadéite pure. Les jadéites blanches d’Itoigawa atteignent XJd ≈ 98 %. | Abduriyim et al., 2017 |
| Vert | Jadéite | Principalement Fe et Cr. Le Cr³⁺ produit des bandes d’absorption caractéristiques dans le rouge ; Fe peut également contribuer fortement au vert. | Abduriyim et al., 2017 ; Lu, 2012 |
| Bleu | Jadéite | Principalement transfert de charge Fe²⁺–Ti⁴⁺. Les jadéites bleues japonaises présentent des teneurs élevées en Ti et Fe. | Abduriyim et al., 2017 |
| Lavande / violet | Jadéite | Le Mn³⁺ est un chromophore important dans les jadéites lavande, mais selon les gisements Ti⁴⁺–Fe²⁺ et Fe³⁺ peuvent également intervenir. | Lu, 2012 ; Abduriyim et al., 2017 |
| Noir | Jadéite et Néphrite | Dans les jadéites la couleur noire peut être associée à la présence de graphite et du carbone amorphe (Mao et al., 2013). Mais également liée à de l’omphacite sombre, à des oxydes ou à d’autres minéraux opaques (Hughes et al., 1999). La magnétite peuvent également assombrir certaines jadéites (Abduriyim et al., 2017). La couleur noire des néphrites est liée à la teneur en fer, à la présence de minéraux opaques ou d’inclusions diverses. |
Abduriyim et al., 2017 ; Hughes et al., 1999). Mao et al., 2013 |
5 – Le jade comme matériau de sculpture
Le jade possède une caractéristique qui explique son importance dans l’histoire de la sculpture : il est extrêmement tenace. Cette propriété est parfois confondue avec la dureté.
- La dureté mesure la résistance d’un matériau à la rayure. La jadéite possède une dureté d’environ 6,5 à 7 sur l’échelle de Mohs ; la néphrite est légèrement moins dure, autour de 6 à 6,5.
- La ténacité, elle, correspond à la capacité du matériau à résister à la rupture et à l’éclatement.
5.1 – Pourquoi le jade résiste-t-il si bien ?
La résistance des Jades est liée à l’organisation de ses constituants :
- La néphrite est constituée d’un enchevêtrement extrêmement serré de fibres microscopiques d’amphibole. Lorsque l’on exerce une contrainte, les fibres s’opposent à la propagation d’une fissure.
- La jadéite possède une structure différente, constituée de très petits cristaux intimement imbriqués. Elle est elle aussi résistante à la rupture.
Ces microstructures expliquent pourquoi le jade peut être difficile à casser. C’est cette combinaison de dureté, ténacité et aptitude au polissage qui en a fait un matériau privilégié.
5.2 – Une pierre difficile à sculpter
Cette résistance constitue un avantage pour l’objet fini, mais un inconvénient pour le sculpteur. Le jade résiste à la taille, à l’abrasion et au polissage.
Pendant la Préhistoire, la réalisation d’une hache en jade représentait un travail considérable. La fabrication des haches néolithiques montre une maîtrise remarquable de la taille et du polissage de matériaux difficiles à travailler. Elle demandait du temps et nécessitait :
- Un façonnage par percussion, probablement avec des percuteurs en pierre dure. Cette étape donnait la forme générale de la hache ou de l’herminette, mais la surface restait irrégulière.
- Bouchardage / piquetage : pour certaines pièces, la surface pouvait être régularisée par des percussions répétées avec un percuteur, éliminant progressivement les aspérités.
- Polissage par abrasion ; c’est la technique essentielle. La pièce était frottée sur une dalle de roche dure et rugueuse, avec de l’eau et éventuellement des matériaux abrasifs.
- Pour les jadéitites alpines, l’abrasion pouvait être extrêmement longue. Les expérimentations archéologiques montrent que le polissage constitue une part importante du temps de fabrication (Pétrequin et al. 2012).
- Polissage final : des abrasifs plus fins permettaient ensuite d’obtenir la surface lisse et parfois satinée caractéristique des haches alpines (Pétrequin et al. 2012).
5.3 – Le rôle de la texture
Pour le sculpteur contemporain, le jade présente l’intérêt de ne pas être homogène. Une pièce peut présenter des variations de couleur, des veines, des taches, des zones translucides, des inclusions ou des changements de texture. Ces hétérogénéités ne sont pas nécessairement des défauts. Elles peuvent devenir une partie essentielle de la sculpture.
Le travail du jade rejoint alors une conception plus générale de la sculpture sur pierre : il ne s’agit pas seulement d’imposer une forme à un matériau, mais également de composer avec la structure géologique de la roche.
5.4 – Le polissage actuel
Le polissage (au diamant du grain 30 au grain 1500 ; et au carbure de silicium du grain 16 au grain 5000) révèle les variations du jade. Une surface finement polie peut faire apparaître des différences de transparence, de granulométrie et de couleurs, qui restent peu visibles sur une surface brute. Le polissage permet de révéler la texture du matériau et ses fractures. C’est pourquoi le jade est particulièrement adapté aux œuvres dans lesquelles la matière elle-même participe à la forme.
5.5-Quelques sculptures pour illustrer vrais et faux jades.
5.5.1 – « Turkiyenite ». Jade lilas de Turquie.
Localisation
La Turkiyenite, également commercialisée sous les appellations « Turkish purple jade », « jade violet », « jade lilas » ou « jade lavande », provient d’une zone très limitée de l’ouest de la Turquie, dans la région de Harmancık, province de Bursa, notamment à proximité du village d’Akpınar. Elle constitue un matériau gemme rare et caractéristique de cette région.
Géologie
La Turkiyenite est associée à la zone de Tavşanlı, célèbre pour ses roches métamorphiques de haute pression, notamment les schistes bleus à glaucophane-lawsonite.
Cependant, la formation du jade violet de Harmancık présente une particularité importante. Le matériau se trouve dans une auréole de métamorphisme de contact développée à la limite entre ces schistes bleus mésozoïques, et une granodiorite d’âge cénozoïque. Il s’agit d’un exemple particulier, où une jadéite se développe dans un contexte métamorphique différent des grandes jadéitites de subduction.
Minéralogie
La Turkiyenite n’est pas constituée de jadéite pure. Les études minéralogiques montrent un assemblage comprenant : jadéite, quartz, orthose, épidote, chloritoïde, phlogopite et d’autres phases accessoires.
Dans l’étude de Hatipoğlu et al. (2012), la jadéite représente environ 40 % du volume du matériau étudié. La roche ne peut donc pas être considérée comme une jadéitite pure. Sa densité moyenne mesurée, d’environ 3,04 g/cm³, est inférieure à celle d’une jadéite relativement pure, généralement autour de 3,24-3,43 g/cm³. Cette association minéralogique (Başevirgen et al., 2013) explique également pourquoi il est préférable de parler de jade jadéitique plutôt que de « jadéite ».
La couleur violette
La couleur violet pâle à lilas (Lu, 2012) constitue la caractéristique la plus remarquable de cette roche. La couleur d’une jadéite lavande peut être liée à différents éléments chromophores selon son origine. Des études du GIA montrent notamment le rôle du manganèse dans certaines jadéites lavande, tandis que le Ti et le Fe peuvent intervenir de manière importante dans d’autres occurrences. Pour la Turkiyenite de Harmancık, l’assemblage minéralogique complexe et les phénomènes de luminescence constituent des caractéristiques utiles à son identification.
Une roche luminescente.
Les études gemmologiques réalisées sur la Turkiyenite ont mis en évidence des bandes de luminescence intenses et nombreuses, observées notamment par cathodoluminescence et photoluminescence. Ces propriétés constituent une sorte de signature gemmologique permettant de distinguer ce matériau d’autres jades violets.
Une « jadéite » particulière
La Turkiyenite est donc un jade jadéitique qui contient bien de la jadéite NaAlSi₂O₆, mais celui-ci ne constitue qu’une partie de la roche. On peut donc comprendre par cet exemple que le terme commercial « Jade » peut désigner des matériaux dont la composition et l’histoire géologique sont très différentes.

Figure 9. « Prisme Lavande ». Harmancık Turkiyenite (Socle Néphrite de Russie). J.P. Milesi, 2025.

Figure 10. « Lilas ». Harmancık Turkiyenite. J.P. Milesi, 2026.
Dimensions :
« Prisme Lavande ». : 09 × 05 × 02 cm. Poids : 276 g.
« Lilas » : ~11x 09x 05 cm ; Poids : 790 g
5.5.2 – « Jade néphrite noir ». Australie.
Localisation : Cowell, Australie-Méridionale, péninsule d’Eyre
Le gisement de néphrite de Cowell se situe sur la côte occidentale de la péninsule d’Eyre, en Australie-Méridionale, à environ 500 km au nord-ouest d’Adélaïde. La « Cowell Jade Province » constitue le principal district à néphrite d’Australie. Plus d’une centaine d’affleurements de néphrite ont été reconnus dans une zone d’environ 10 km² (Coats, 1979 ; Farrand, 1985 ; Flint et al. 1990, 1991 ; autres références bibliographiques sur internet : Geological Survey of South Australia, Nephrite Jade-South Australia. Jade | Geoscience Australia. Yeoh Hills, Ninghan Station, Yalgoo Shire, Western Australia, Australia
Gemstones of Western Australia second edition. Black Jade: Mineral information, data and localities. Australian « Cowell » black Nephrite Jade Bangle – 55.5mm #1 | JadeDivers. Cowell, District Council of Franklin Harbour, South Australia, Australia)
Type de jade : Néphrite noire
La néphrite de Cowell peut présenter des variations de couleurs : vert jaunâtre, vert foncé, vert-noir, gris et noir. Les variétés noires sont particulièrement recherchées pour leur aptitude à prendre un poli très élevé.
Minéralogie
Minéral dominant : amphiboles calciques de la série trémolite-actinote.
Système cristallin : monoclinique
Composition générale : Ca₂(Mg,Fe)₅Si₈O₂₂(OH)₂
Dureté : environ 6-6,5. Densité : environ 2,9-3,1
La couleur sombre à noire est notamment liée à la teneur en fer des amphiboles ; des phases accessoires ou inclusions opaques peuvent également intervenir. À Cowell, la néphrite peut contenir jusqu’à environ 7,9 % de Fe₂O₃. Du graphite est également connu dans le district de Cowell.
Géologie
Le contexte géologique du gisement de Cowell diffère de celui de nombreux autres grands gisements de néphrite. La néphrite est principalement encaissée dans les marbres dolomitiques et les roches calc-silicatées du Minbrie Gneiss, d’âge Paléo- à Mésoprotérozoïque. Ces roches ont subi plusieurs épisodes de métamorphisme et de déformation au cours de l’orogenèse de Kimban, vers 1,84-1,78 milliard d’années. La néphrite s’est formée plus tard, au cours d’épisodes d’altération, de rétromorphose et de métasomatose.
Les corps de néphrite présentent souvent des formes lenticulaires ou allongées, parfois conformes à la stratification des roches encaissantes. Certains se développent également dans des fractures associées aux déformations tardives. Une partie de la néphrite s’est développée par transformation de roches riches en diopside ou à proximité de roches feldspathiques chloritisées intrusives dans les marbres dolomitiques.
Le cas de Cowell montre donc que la néphrite ne se forme pas uniquement dans les environnements associés aux serpentinites : elle peut également résulter de réactions métasomatiques entre carbonates, silicates et fluides au cours de l’évolution métamorphique d’un massif ancien.
Une néphrite rare pour la sculpture
La néphrite de Cowell possède les propriétés caractéristiques de ce matériau : sa dureté est relativement modérée, mais sa ténacité est exceptionnelle. Sa microstructure est constituée de fibres d’amphibole fines et entrelacées. La variété noire très fine peut prendre un poli presque miroir, ce qui explique son intérêt pour la sculpture et la joaillerie.

Trois faces de la néphrite noire et gangue limoniteuse partiellement conservée. J.P. Milesi, 2025.
Figure 11. « Austral noir ». Cowell Nephrite, Australie.
Trois faces de la néphrite noire et gangue limoniteuse partiellement conservée. J.P. Milesi, 2025.

néphrite noire et gangue limoniteuse ; à noter la forte fracturation. J.P. Milesi, 2026.
Figure 12. « La Bête ». Cowell Nephrite ;
néphrite noire et gangue limoniteuse ; à noter la forte fracturation. J.P. Milesi, 2026.

Roche brute (à gauche), face « nuageuse » à volutes de néphrite grise (centre), face noire (droite). J.P. Milesi, 2026
Figure 13. « Nuageux ». Cowell Nephrite, Australie.
Roche brute (à gauche), face « nuageuse » à volutes de néphrite grise (centre), face noire (droite). J.P. Milesi, 2026
Dimensions et caractéristiques :
« Austral noir » : 13 × 10 × 6 cm ; 878 g. Néphrite noire avec gangue limoniteuse.
« La Bête » : ~17 x 07 x 04 cm : 614 g. Néphrite noire avec gangue limoniteuse et fractures limoniteuses
« Nuageux » : ~20 x 06 x 10 cm ; 1730 g. Roche brute enveloppée dans sa gangue limoniteuse (à gauche), face « nuageuse » à bande contournée de jade gris intercalée dans la néphrite noire et à fractures limoniteuses (centre), face de néphrite noire (droite). A noter présence de fractures limoniteuses.
L’intérêt de ce matériau ne réside pas seulement dans sa couleur noire, mais également dans son histoire métamorphique, métasomatique et hydrothermale
5.5.3 – « Black Jade » à sulfures d’Australie.
Ce « Black Jade », est ici une appellation commerciale trompeuse et non une désignation minéralogique. Il ne correspond ni à la jadéite, ni à la néphrite. Ce cas australien permet de comprendre les ambiguïtés du commerce des pierres ornementales.
En Australie, plusieurs roches très différentes ont été commercialisées sous des appellations de jade. Geoscience Australia distingue notamment le Ninghan Black Jade, qui est un méta-basalte magnésien à amphibole, et le Pilbara/Marble Bar Jade, constitué principalement de serpentinite et de chlorite. Références sur internet : Jade | Geoscience Australia. Yeoh Hills, Ninghan Station, Yalgoo Shire, Western Australia, Australia. Gemstones of Western Australia second edition
Black Jade: Mineral information, data and localities.
La roche présentée ici est très sombre, massive à localement structurée, et contient des grains ou plages de sulfures.

Figure 14. « Black Jade » à sulfures (roche brute à droite). J.P. Milesi, 2025.
Dimensions : ~07 x 05 x 05 cm ; Poids : 180 g
| Appellation commerciale | Nature géologique réelle |
| Cowell Black Jade (cf. Fiche2) | Néphrite véritable |
| Ninghan Black Jade | Méta-basalte magnésien à amphibole |
| Pilbara / Marble Bar Jade | Serpentinite-chlorite |
| Karratha / Pear Creek / Mount Regal Jade | Quartz ou chert, souvent à mica vert |
| Australian / Queensland Jade | Chrysoprase |
Geoscience Australia précise que plusieurs pierres australiennes vendues sous le nom de jade ne sont pas des jades véritables.
Le cas du Ninghan Black Jade
Le Ninghan Black Jade, dans les Yeoh Hills, près de Paynes Find, Australie-Occidentale, est commercialisé comme « Black jade », mais la base de données Mindat la décrit comme un méta-basalte finement grenu (ou une amphibolite), de composition tholéiitique, constitué de cristaux microscopiques fibreux d’amphibole magnésienne. Le Geological Survey of Western Australia illustre également les blocs de Ninghan Black Jade et leur fine patine d’altération brun-rouge, ainsi que leur utilisation pour la sculpture.
Il est donc possible d’avoir une pierre noire, très compacte et sculptable, présentant une apparence proche du jade, sans qu’il s’agisse de néphrite ou de jadéite.
Comparaison avec la néphrite de Cowell
| Caractéristique | Néphrite de Cowell | « Black Jade » de type Ninghan |
| Nature | Néphrite véritable | Méta-basalte/amphibolite |
| Minéraux principaux | Trémolite-actinote | Amphibole magnésienne + assemblage métamorphique |
| Structure | Agrégat fibreux feutré | Très finement grenue |
| Dureté | ~6-6,5 | Variable |
| Éclat | Gras à soyeux | Mat à sub-vitreux |
| Sulfures | Pas caractéristique | Pas caractéristique |
| « Jade » | Oui | Non |
| Usage | Sculpture, objets, gemmes | Pierre ornementale, sculpture |
Intérêt du « Black Jade » pour la sculpture
L’intérêt esthétique et commercial de cette roche vient du contraste entre une matrice noire très sombre et les plages métalliques des sulfures..
5.5.4 – « Jade Arlequin », Mont Viso, Italie
Le Mont Viso, dans les Alpes Cottiennes du Piémont italien, appartient au complexe des méta-ophiolites du Monviso.
Le massif renferme notamment des jadéitites (Compagnoni et al. 2012), omphacitites et éclogites, dont certaines ont été exploitées dès le Néolithique pour la fabrication de haches et d’herminettes en « Jade alpin ». Les carrières d’altitude (Porco, Bulè et Milanese) ont connu leur maximum d’exploitation autour de 5000 av. J.-C (Pétrequin et al. 2006).
La pièce sculptée en 2025 est commercialisée sous le nom de « Jade Arlequin ». Ce terme est n’est pas une désignation minéralogique précise. La roche à omphacite, contient de la jadéite et divers minéraux accessoires. Son aspect est remarquable : une matrice gris-bleutée à texture granuleuse ou en mosaïque, parcourue de zones ou de taches vert franc à vert émeraude.
Géologie
Le Mont Viso est constitué de péridotites aujourd’hui serpentinisées, de gabbros et de roches basaltiques, profondément transformés au cours de la subduction alpine.
Ces roches ont été portées à des conditions de haute pression et de température relativement modérée, caractéristiques du métamorphisme des zones de subduction.
La circulation de fluides dans les zones de cisaillement à serpentinite a joué un rôle majeur dans l’évolution de ces roches.
Des omphacitites se développent autour de blocs de jadéitite et d’éclogite dans des zones de cisaillement à faciès éclogite.
L’omphacite peut se former par dissolution-précipitation métasomatique, et remplacer presque complètement une jadéitite antérieure.
L’histoire d’une roche du Mont Viso comporte plusieurs générations de minéraux et plusieurs épisodes de circulation de fluides.
Minéralogie et aspect « Arlequin »
Au Mont Viso, jadéite (clinopyroxène sodique : NaAlSi₂O₆) et omphacite (clinopyroxène calco-sodique : (Ca,Na)(Mg,Fe,Al)Si₂O₆) peuvent être associées, mais leur répartition dépend de l’histoire métamorphique et métasomatique de chaque bloc.
Les matériaux commercialisés sous le nom de “Jade Arlequin” peuvent notamment contenir de l’omphacite de couleur gris-vert pâle (phénocristaux d’omphacite riches en magnésium (Mg), calcium (Ca) et fer (Fe)), de la jadéite, des agrégats roses d’épidote, zoïsite et clinozoïsite, des traces de phengite blanche à blanc verdâtre, des amas de chloritoïde gris-vert foncé, des rutiles rouge-orangés et de petits grains de pyrite jaune-cuivre avec un bord d’oxydation brun. Selon les secteurs, d’autres minéraux peuvent être présents : lawsonite, chlorite, grenat, etc. La couleur verte peut notamment être favorisée par le chrome et le fer dans certaines générations de clinopyroxènes.
L’appellation « Jade Arlequin » décrit donc bien son aspect visuel, mais ne constitue pas à elle seule une définition minéralogique.
La pièce sculptée de « Jade Arlequin » du Mont Viso

Figure 15. « Arlequin ». : Mont Viso, Piémont, Italie. J.P. Milesi, 2025.
Dimensions : 8,5 × 6,5 × 3 cm. Poids : 394 g
Cette sculpture ne cherche pas à masquer la géologie de la roche. Au contraire, sa forme met en évidence la mosaïque naturelle des différents domaines minéralogiques, faisant apparaître les variations de couleur, de texture et de composition qui constituent précisément l’identité de ce matériau.
Bibliographie sur internet
The Neolithic quarries of Mont Viso, Piedmont, Italy: initial radiocarbon dates | European Journal of Archaeology | Cambridge Core
Omphacitite formation and fluid-rock interaction processes in an intra-slab eclogite-facies shear zone – ScienceDirect
The Neolithic quarries of Mont Viso, Piedmont, Italy: initial radiocarbon dates | European Journal of Archaeology | Cambridge Core
The Distribution of Jade Axes in Europe with a supplement to the catalogue of those from the British Isles | Proceedings of the Prehistoric Society | Cambridge Core.
Jade jadéite. Eurojade. Le Spécialiste du Jade. The Jade Specialist
5.5.5 – « New Jade ». Serpentine Vert-Citron
Les noms commerciaux « New Jade », « Serpentine Jade », « Lemon Jade » ou « Korean Jade » ne désignent généralement pas de véritables jades au sens minéralogique. Ils correspondent à des serpentines ou à des roches serpentinisées généralement dures.
Leur aspect (couleur vert tendre à vert-jaune, texture compacte et lisse, éclat cireux à gras) peut rappeler celui du jade. Mais leur composition minéralogique, leur dureté et leur histoire géologique sont très différentes.

Figure 16 : « Huitre ». « New Jade ». Serpentine. J.P. Milesi, 2025.
Dimensions : 11,5 × 5 × 3 cm. Poids : 162 g
Minéralogie
La serpentine correspond à un groupe de phyllosilicates magnésiens hydratés, principalement représenté par trois espèces minérales : lizardite, antigorite et chrysotile. Le terme commercial « New Jade » recouvre généralement des serpentines compactes, parfois commercialisées comme bowénite. Elle peut être translucide et présenter de belles teintes vertes à jaune.
Formule idéale : Mg₃Si₂O₅(OH)₄. Les serpentines naturelles peuvent présenter des substitutions, notamment du Fe à la place du Mg.
Minéraux associés : brucite, talc, magnétite, chromite, carbonates (calcite, dolomite), chlorite et, selon le contexte, des reliques des minéraux de la péridotite initiale.
Dureté : généralement 2,5-4, mais certaines serpentines compactes, notamment la bowénite, peuvent atteindre environ 5-5,5.
Densité : environ 2,4-2,6.
Éclat : cireux à gras.
Couleur : vert clair, vert-jaune, vert-citron, blanchâtre à gris-olive.
Structure : massive, microcristalline, parfois réticulée, lamellaire ou fibreuse.
Les teintes vert-jaune à citron dépendent de la composition de la serpentine et de la présence d’éléments en traces et de minéraux associés, notamment Fe et parfois Ni.
Géologie
Les serpentines résultent principalement de la serpentinisation des roches ultrabasiques, riches en olivine et en pyroxènes. Il s’agit d’un processus d’hydratation hydrothermale et métasomatique, provoqué par la circulation de fluides aqueux dans les roches ultrabasiques. L’olivine et les pyroxènes sont progressivement remplacés par des minéraux du groupe de la serpentine, auxquels peuvent être associés brucite et magnétite.
La réaction simplifiée peut s’écrire, pour l’olivine magnésienne : olivine + H₂O → serpentine + brucite ± magnétite.
La serpentinisation peut produire une texture réticulée ou maillée, dans laquelle certains minéraux originels de la péridotite sont encore reconnaissables. Elle est particulièrement fréquente dans les complexes ophiolitiques, les massifs ultrabasiques alpins et les zones de fractures et de circulation hydrothermale associées aux dorsales océaniques, aux zones de subduction et aux contacts tectoniques.
Principaux gisements de « New Jade Bowénite »
| Pays | Localité / région | Matériau | Remarque |
| Nouvelle-Zélande | Milford Sound (Piopiotahi), Fiordland | Bowénite (tangiwai) | Gisement classique et particulièrement réputé ; translucide à transparente, vert-bleu à vert olive. C’est la principale occurrence néo-zélandaise de bowénite. Reed (1961). Te Ara, Encyclopedia of New Zealand, article Pounamu. |
| Corée du Sud | Booyo (Buyeo), province de Chungcheongnam-do | Bowénite / serpentine gemme | Un gisement de bowénite a été décrit en 2000 dans le secteur de Booyo. Kim (2000) |
| Corée / ancienne appellation « Korea Jade » | Haeju (aujourd’hui Corée du Nord) | Bowénite verdâtre-jaune | La littérature gemmologique décrit ce matériau comme une bowénite jaune-verdâtre commercialisée sous le nom Korea Jade. Kim (2000) |
| Afghanistan | Plusieurs occurrences de serpentinites | Bowénite signalée | La bowénite est connue dans plusieurs pays, mais les données sur les gisements commercialement exploités sont beaucoup moins précises que pour la Nouvelle-Zélande ou la Corée. |
| Chine | Divers massifs ultrabasiques | Bowénite / serpentine | Plusieurs serpentines gemmes sont commercialisées comme « New Jade », mais il faut vérifier la minéralogie de chaque gisement. |
| États-Unis | Plusieurs occurrences de serpentinite | Bowénite | Des occurrences sont signalées, mais « New Jade » n’est pas une désignation géologique standard. |
En Nouvelle-Zélande, la bowénite de Piopiotahi (Milford Sound), notamment celle d’Anita Bay, est traditionnellement appelée tangiwai par les Māori. Elle constitue l’une des variétés de pounamu, aux côtés des différentes néphrites. Translucide à transparente, elle présente généralement des teintes vert olive à bleu-vert. A noter : il n’y a pas de jadéite en Nouvelle-Zélande.
Comparaison entre la néphrite véritable et la serpentine dite « New Jade »
| Propriété | Néphrite = vrai jade | Serpentine « New Jade » |
| Nature | Roche dominée par les amphiboles trémolite-actinote | Roche dominée par des minéraux du groupe de la serpentine |
| Dureté | ~6-6,5 | Généralement 2,5-4 ; jusqu’à ~5-5,5 pour certaines bowénites |
| Structure | Agrégat très fin et feutré de fibres d’amphiboles | Massive, lamellaire, réticulée ou fibreuse |
| Éclat | Soyeux à vitreux | Cireux à gras |
| Densité | ~2,9-3,1 | ~2,4-2,6 |
| Formation | Métasomatisme, notamment dans des contextes ultrabasiques ou carbonatés | Hydratation hydrothermale des roches ultrabasiques |
| Couleurs | Blanc, vert, jaune, brun, noir | Vert clair, vert-jaune, citron, blanc, gris-olive |
En Résumé : La néphrite et la jadéite sont de véritables matériaux de jade ; la serpentine, même lorsqu’elle est vendue sous le nom de « New Jade », constitue une famille minéralogiquement différente. Cette distinction est importante pour la sculpture : la serpentine est nettement plus tendre que la néphrite et ne possède pas la même exceptionnelle ténacité.
5.6 – Une matière qui a traversé les millénaires
La ténacité du jade explique également la conservation de nombreux objets anciens. Des haches, pendentifs, statuettes et objets rituels réalisés il y a plusieurs milliers d’années ont conservé des surfaces polies et des arêtes étonnamment bien préservées.
Le jade est donc un matériau où se rencontrent : la géologie de la roche, la difficulté de son travail et la pérennité de l’objet. C’est probablement cette combinaison qui explique une partie de la fascination exercée par le jade sur les civilisations humaines.
6 – Lithothérapie : la pierre ou sa perception !
Le jade, comme beaucoup d’autres minéraux, fait aujourd’hui l’objet de nombreuses affirmations concernant ses supposées « propriétés énergétiques » ou « thérapeutiques ». Il est important de distinguer ici : ce qu’une personne ressent réellement et l’explication qu’elle donne à ce ressenti.
Une personne qui tient une pierre et se sent plus calme peut parfaitement éprouver une sensation réelle de détente. Mais cela ne démontre pas que la pierre possède une énergie particulière capable de produire cet effet.
L’effet placebo n’est pas « imaginaire ». Le mot placebo est parfois compris comme synonyme de « faux effet ». Nos attentes, nos croyances et le contexte dans lequel nous recevons un traitement peuvent modifier notre perception de certains symptômes, notamment de la douleur, de l’anxiété ou du bien-être.
Si une personne est convaincue qu’une pierre va l’apaiser, le fait de la tenir peut s’accompagner d’un véritable sentiment d’apaisement. La pierre peut jouer le rôle d’un objet associé à une attente positive, de la même manière qu’un rituel, une musique, une odeur familière ou un objet auquel on attache une valeur personnelle peuvent influencer notre état psychologique.
Pourquoi la pierre semble-t-elle parfois « apaiser » ?
Plusieurs mécanismes peuvent se combiner. La personne porte son attention sur elle-même, ralentit son activité, respire plus calmement et prend quelques minutes pour se détendre. Elle associe alors cette amélioration à la pierre qu’elle tient dans sa main.
Il existe également un phénomène bien connu : les symptômes et les sensations ne sont pas constants. Une douleur peut naturellement diminuer après quelques minutes ou quelques heures. Si une personne utilise une pierre précisément au moment où la douleur commence à diminuer, elle peut avoir l’impression que la pierre est responsable de l’amélioration.
Cette association entre deux événements ne permet pourtant pas de démontrer une relation de cause à effet : une expérience réelle recevable, mais une interprétation de sa cause erronée. On pourrait décrire la situation ainsi :
- « Je me sens mieux lorsque je tiens cette pierre » → observation personnelle recevable.
- « Cette pierre possède une propriété énergétique qui me fait aller mieux » → affirmation qui nécessite une démonstration scientifique.
La première proposition décrit une expérience personnelle. La seconde propose une explication de cette expérience. C’est précisément cette distinction qui est essentielle dans une démarche scientifique.
Que pourrait-on attendre d’une véritable propriété thérapeutique de la pierre ?
Si une pierre possédait une propriété physique particulière capable de produire systématiquement un effet thérapeutique, cette propriété devrait pouvoir être mesurée et reproduite. Mais cela ne suffirait pas : il faudrait également démontrer que cette propriété agit sur un mécanisme biologique identifiable et que son utilisation entraîne un effet thérapeutique mesurable et reproductible chez les personnes traitées.
Prenons un exemple simple : si l’on affirmait qu’un type particulier de jade pouvait réduire une douleur grâce à une propriété physique qui lui serait propre, il faudrait d’abord identifier cette propriété, la mesurer et expliquer par quel mécanisme elle pourrait agir sur l’organisme. Il faudrait ensuite vérifier, dans des études comparatives correctement contrôlées, que les personnes utilisant ce jade présentent effectivement une diminution de la douleur supérieure à celle observée avec un objet similaire mais dépourvu de cette propriété.
En l’absence de ces éléments (propriété caractérisée, mécanisme plausible et effet reproductible) l’affirmation d’une action thérapeutique reste un ressenti personnel, et non une propriété démontrée de la pierre.
C’est le principe général des essais contrôlés et, lorsque cela est possible, de l’aveugle ou du double aveugle : comparer l’effet observé avec celui obtenu en l’absence du traitement étudié, tout en limitant l’influence des attentes du patient et de l’expérimentateur.
À ce jour, les propriétés minéralogiques connues du jade (composition chimique, structure cristalline, dureté, ténacité, densité, couleur, etc.) ne fournissent pas un mécanisme biologique spécifique susceptible d’expliquer les nombreuses propriétés thérapeutiques qui lui sont attribuées en lithothérapie. Ces propriétés attribuées au jade ne constituent donc pas, en l’état actuel des connaissances, des effets thérapeutiques démontrés.
Et si une personne trouve dans le fait de tenir une pierre un moment de calme ou de bien-être, cette expérience peut être respectée comme une expérience personnelle, sans pour autant attribuer ce bien-être à une propriété thérapeutique de la pierre elle-même.
Toutefois, faire attention car une pierre de jade chère à une vertu : celle de « soulager le portefeuille ».
Le géologue regarde la pierre autrement. Pour le géologue, le jade est déjà extraordinaire sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer des propriétés mystérieuses. Une jadéitite du Mont Viso peut être le témoin d’une histoire commencée dans un ancien océan, poursuivie à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur lors d’une subduction, puis achevée par son exhumation dans les Alpes. Ses minéraux, ses textures et ses compositions chimiques racontent cette histoire. La véritable « énergie » du jade est celle, bien réelle, de son histoire géologique.
Résumé : « Le jade possède des propriétés thérapeutiques particulières » : Il s’agit d’une croyance culturelle, et non d’une propriété démontrée par la géologie ou la minéralogie. Les propriétés physiques remarquables du jade (dureté, ténacité, densité, aptitude au polissage) sont parfaitement explicables par sa composition et sa microstructure. Elles suffisent largement à expliquer pourquoi cette roche a acquis une importance exceptionnelle dans l’histoire humaine, sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer des propriétés médicales ou « énergétiques ».
7 – En guise de conclusion : Quelques idées reçues sur le jade
Le jade est probablement l’une des pierres qui a accumulé le plus d’idées reçues. Certaines viennent de traditions anciennes, d’autres du commerce des gemmes, et certaines sont simplement dues à l’utilisation du même mot pour des matériaux géologiquement différents.
« Le jade est un minéral » : Incomplet.
La jadéite est un minéral. Mais le Jade commercialisé ou culturel peut désigner deux matériaux très différents : la jadéite et la néphrite. La néphrite elle-même n’est pas une espèce minérale unique : c’est une roche constituée essentiellement d’amphiboles de la série trémolite-actinote. Et, dans certains contextes, le terme « jade » peut également englober certaines roches riches en omphacite.
« Le jade est toujours vert » : Faux.
Il existe des jades blancs, gris, noirs, jaunes, bruns, rouges, orange, violets et lavande. Le vert est simplement devenu la couleur emblématique du jade, notamment en raison de l’importance culturelle de certaines jadéites vertes commercialisées en Chine.
« Le jade blanc est du jade pur » : Faux.
Une jadéite très pure est presque incolore, mais elle peut apparaître blanche en raison de la diffusion de la lumière dans sa microstructure. Par ailleurs, les jades naturels sont souvent poly-minéraux et peuvent contenir de petites quantités d’autres minéraux. Le blanc ne constitue donc pas une preuve de pureté chimique.
« Le jade vert est vert à cause du chrome » : Pas toujours.
Le chrome trivalent est effectivement responsable du vert intense de nombreuses jadéites, notamment du célèbre jade impérial. Mais le fer peut également produire ou modifier la couleur verte, et dans la néphrite la coloration fait intervenir notamment le fer et parfois le chrome.
« Le jade noir est noir à cause du fer, du titane, etc. » : Trop simple.
L’origine du noir dépend du matériau considéré. Dans certaines jadéites, le graphite, l’omphacite et d’autres minéraux opaques peuvent contribuer à la couleur noire (Zhao et al., 2026). Dans certaines néphrites, une forte teneur en fer peut produire une couleur noire très intense.
« Jadéite et néphrite sont deux variétés du même minéral » : Faux.
C’est probablement la confusion minéralogique la plus importante. La jadéite est un clinopyroxène sodique. La néphrite est une roche fibreuse constituée principalement d’amphiboles de la série trémolite-actinote. Elles n’ont donc ni la même composition, ni la même structure cristalline, ni exactement la même histoire géologique.
« Une pierre verte est forcément du jade » : Faux.
La couleur verte est très fréquente dans le monde minéral : serpentine, aventurine, quartzite, amazonite, chlorite, amphiboles, épidote, omphacite, etc. L’aspect extérieur ne suffit donc absolument pas pour identifier un jade. Une identification fiable nécessite l’étude de ses propriétés physiques et, si nécessaire, une analyse minéralogique ou chimique.
« Le jade est une pierre extrêmement dure » : À nuancer.
Le jade est relativement dur, mais ce n’est pas sa seule qualité, ni même la plus remarquable. Ce qui le distingue surtout est sa ténacité exceptionnelle. C’est justement cette résistance à la fracture qui explique son utilisation historique pour les haches et les outils, puis pour la sculpture.
« Tous les jades alpins sont de la jadéite » : Faux.
C’est une confusion bien étudiée dans le cas du Mont Viso. Les « jades alpins » archéologiques peuvent correspondre à différentes lithologies : jadéitites, omphacitites, éclogites fines et autres roches métamorphiques. Le terme « jade alpin » est donc surtout une appellation archéologique et technologique ; il ne constitue pas une définition minéralogique.
Finalement, qu’est-ce qu’un jade ?
La meilleure réponse est peut-être la plus simple : le jade est d’abord un nom historique donné à des matériaux différents que l’homme a appris à reconnaître, à travailler et à valoriser.
Le géologue peut ensuite aller plus loin et déterminer s’il s’agit de jadéite, de néphrite, d’omphacite ou d’une autre roche. Ainsi, derrière le même mot se cachent plusieurs minéraux, plusieurs roches et surtout plusieurs histoires géologiques.
Et dans le cas du Mont Viso, cette histoire commence au fond d’un ancien océan, se poursuit à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur dans une zone de subduction, puis se termine, des dizaines de millions d’années plus tard, sous le marteau et les abrasifs d’un sculpteur, ou, il y a 7 000 ans, sous ceux d’un artisan néolithique.
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Yeoh Hills, Ninghan Station, Yalgoo Shire, Western Australia, Australia.
9 – Listes des Illustrations
Figure 3. Bol en néphrite épinard ( XVIIIe–XIXe siècles). https://www.orientalartauctions.com/. 14
Figure 10. « Lilas ». Harmancık Turkiyenite. J.P. Milesi, 2026. 21
Figure 14. « Black Jade » à sulfures (roche brute à droite). J.P. Milesi, 2025. 24
Figure 15. « Arlequin ». : Mont Viso, Piémont, Italie. J.P. Milesi, 2025. 27
Figure 16 : « Huitre ». « New Jade ». Serpentine. J.P. Milesi, 2025. 28
10 – Remerciements
Merci à Liliane Denis de sa demande persuasive et amicale de rédiger cet article initialement destiné à l’Amicale BRGM ; (mais trop long ! ).
Merci également à Albert le Chat (Chat GPT), qui m’a aidé à étoffer notamment :
- Le premier texte issu de mon blog « Monstres » (https://monstresjpm.fr/) ;
- Les références bibliographiques, en les commentant ;
- Les illustrations d’objets en jade de couleurs variées (Fig. 1 à 9).
et qui à procédé à une relecture pertinente de l’ensemble.
11 – Fiche (à mettre dans les carnets de terrain ! !) Les Jades
Résumé : Le terme jade désigne principalement deux matériaux gemmologiques : la jadéite et la néphrite. Dans certains contextes historiques ou archéologiques, notamment celui des “jades alpins”, le terme peut également englober d’autres roches jadéitiques ou riches en omphacite.
La jadéite est un clinopyroxène sodique formé dans des conditions favorables à la haute pression et la néphrite est une roche constituée essentiellement d’amphiboles de la série trémolite-actinote, généralement formée par des réactions métasomatiques impliquant des fluides.
Ces pierres se ressemblent suffisamment pour avoir été confondues pendant des millénaires, mais leur minéralogie et leur histoire géologique sont profondément différentes.

1.- Jadéite (NaAlSi₂O₆)
Vocabulaire : Jadéite = minéral, NaAlSi₂O₆. Jadéitite = roche constituée très majoritairement de jadéite.

« La Bête verte ». Jadéite. J.P. Milesi, 2025
Minéralogie
Classe : silicates. Sous-classe : inosilicates à chaînes simples
Groupe : pyroxènes (sous-groupe : clinopyroxènes)
Formule idéale : NaAlSi₂O₆
Système cristallin : monoclinique
Dureté : 6,5-7 sur l’échelle de Mohs. Densité : environ 3,3-3,5
Clivage : deux directions de clivage caractéristiques des pyroxènes, généralement décrites comme {110}, avec des plans se coupant à environ 87° et 93°.
La jadéite pure est incolore. Dans la nature, elle peut présenter des couleurs très diverses : vert, blanc, lavande, jaune, brun, rose ou noir. Ces couleurs dépendent de la composition chimique, des éléments à l’état de traces et des minéraux associés. La jadéite peut être associée notamment à l’omphacite, au grenat, au glaucophane, à la lawsonite, à l’aragonite et à la phengite, selon le contexte géologique et le degré de métamorphisme.
Géologie
La jadéite est caractéristique de certains domaines de haute pression et relativement basse température, notamment ceux associés aux zones de subduction. Elle peut se former lors de la transformation métamorphique de roches de la croûte océanique, mais les véritables jadéitites gemmifères résultent souvent de processus plus complexes. Dans plusieurs grands gisements, notamment ceux associés à des complexes de subduction, la jadéite est intimement liée aux serpentinites et aux circulations de fluides. Les processus de formation de ce jade sont complexes : métasomatose, échanges chimiques entre roches et fluides et réactions entre roches felsiques, ultrabasiques et serpentinites peuvent intervenir.
Principaux gisements : Myanmar (Birmanie) : notamment la région de Hpakan/Tawmaw : principal fournisseur historique du jade jadéitique de qualité gemme et du célèbre « jade impérial » ; Guatemala : vallée du Motagua ; Japon : notamment région de Niigata ; Russie : notamment certains secteurs de l’Oural polaire ; Chine : plusieurs occurrences de jadéite ; États-Unis : Californie ; Italie : Alpes occidentales et autres occurrences jadéitiques, notamment dans les domaines alpins de haute pression.
2.- Néphrite

« La Bête noire ». Néphrite et sa gangue, Cowell, Australie. J.P. Milesi, 2026
Minéralogie
La néphrite n’est pas un minéral. Il s’agit d’une roche presque constituée d’un agrégat extrêmement fin et feutré d’amphiboles de la série trémolite-actinote.
Classe : silicates. Sous-classe : inosilicates à chaînes doubles
Groupe : amphiboles calciques
Composition générale : Ca₂(Mg,Fe)₅Si₈O₂₂(OH)₂
La composition se situe entre les pôles riches en magnésium de la trémolite et ceux plus riches en fer de l’actinote.
Système cristallin : monoclinique
Dureté : environ 6-6,5. Densité : environ 2,9-3,1.
La couleur varie du blanc au vert clair ou foncé, mais il existe également des néphrites grises, jaunes, brunes et noires.
Une propriété remarquable : sa ténacité
Cette ténacité est due aux cristaux microscopiques d’amphibole, qui forment un réseau extrêmement serré de fibres entrelacées. Lorsqu’une fissure tente de se propager, elle rencontre continuellement ces fibres et perd une grande partie de son énergie. Cette microstructure explique pourquoi la néphrite résiste remarquablement bien aux chocs et à la fragmentation. C’est une des raisons essentielles de son utilisation ancienne pour les haches, outils, objets rituels et sculptures.
Géologie
La néphrite possède plusieurs modes de formation. Un mécanisme important est la métasomatose, c’est-à-dire la transformation d’une roche par des réactions avec des fluides. Deux grands contextes sont particulièrement connus : 1. Néphrite liée aux roches ultrabasiques et aux serpentinites : Des fluides circulant dans ou à proximité des serpentinites peuvent provoquer des réactions entre roches ultrabasiques et matériaux siliceux ou carbonatés.
2. Néphrite liée à la transformation de dolomies ou de calcaires magnésiens : Des fluides riches en silice peuvent provoquer le remplacement métasomatique de la dolomie par de la trémolite, avec formation éventuelle de néphrite.
La néphrite de Val Malenco, en Italie, est principalement constituée de trémolite, avec des proportions variables de calcite et d’autres minéraux. Son origine est interprétée comme une réaction métamorphique ou métasomatique impliquant notamment des dolomies, de la silice et des fluides hydrothermaux, dans des conditions ou appropriées : Dolomie + silice + eau → trémolite + calcite. Ce type de réaction montre bien que la néphrite est souvent le produit d’une interaction entre roche et fluides, plutôt que le simple résultat d’une augmentation de pression.
Principaux gisements : Chine, notamment Xinjiang et région de Hotan, célèbres pour les néphrites utilisées depuis la Préhistoire ; Sibérie, notamment les monts Saïan ; Nouvelle-Zélande, pounamu, principalement dans l’île du Sud ; Canada, notamment Colombie-Britannique ; Australie ; Corée du Sud ; États-Unis, notamment Wyoming et Alaska ; Italie, Val Malenco et Val Poschiavo.
3.- Jadéite et néphrite : deux histoires géologiques
| Caractéristique | Jadéite / jade jadéitique | Néphrite |
| Nature | Minéral | Roche |
| Minéral principal | Jadéite | Trémolite-actinote |
| Groupe | Clinopyroxènes | Amphiboles |
| Formule | NaAlSi₂O₆ | Ca₂(Mg,Fe)₅Si₈O₂₂(OH)₂ |
| Système | Monoclinique | Monoclinique |
| Dureté | 6,5-7 | 6-6,5 |
| Densité | ~3,3-3,5 | ~2,9-3,1 |
| Microstructure | Agrégat granulaire très fin | Agrégat fibreux, feutré et entrelacé |
| Propriété remarquable | Dureté + forte ténacité | Très forte ténacité |
| Contexte fréquent | Haute pression, subduction | Métasomatose, serpentinites, carbonates, fluides |
| Exemple remarquable | Mont Viso, Myanmar | Xinjiang, Nouvelle-Zélande, Val Malenco |
Bibliographie :
Harlow, G. E. & Sørensen, S. S. (2005). Jade (Nephrite and Jadeitite) and Serpentinite: Metasomatic Connections. International Geology Review, 47(2), 113-146. DOI : 10.2747/0020-6814.47.2.113.
Harlow, G. E., Tsujimori, T. & Sørensen, S. S. (2015). Jadeitites and Plate Tectonics. Annual Review of Earth and Planetary Sciences, 43, 105-138. DOI : 10.1146/annurev-earth-060614-105215.

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